L'image que l'Occidental a du monde est déterminée par la nature de son âme. À l'homme de type sensoriel, qui se laisse diriger par le plus objectif de ses sens — la vue —, le monde apparaît objectivé en une multiplicité de choses qui s'étalent devant ses yeux et parmi lesquelles lui-même et son corps viennent se placer. À l'homme de type moteur, le monde apparaît comme un mouvement sans limite dont il est lui-même traversé. Tout en percevant individuellement les choses, il ne perçoit pas chacune d'elles comme étant un en-soi, stable et clos, mais comme le point nodal d'un mouvement sans fin qui coule à travers lui. C'est seulement en ce sens qu'il est loisible de dire que l'Oriental est un homme dirigé par le subjectif. Car il contemple le monde d'abord comme une chose qui lui arrive ; il le ressent plus qu'il ne l'aperçoit ; car ce monde, qui pour l'Occidental est un objet de confrontation, l'empoigne et le traverse. L'intelligence que l'Occidental a de ses sensations procède du monde ; l'Oriental comprend le monde à partir de ses sensations. L'Occidental prend pour point de départ de sa représentation du monde la présence objective du monde, même lorsque de là il s'élève aux plus hautes abstractions ou s'enfonce dans les mystères les plus profonds de l'âme ; l'Oriental procède de l'intériorité du monde, qu'il éprouve dans sa propre intériorité. Mais cette dernière, où sont enracinés les mouvements de son corps et de son âme, n'est pas elle-même mouvement. Il la sent au repos en lui, inviolable et inaltérable, foncièrement préservée de toute multiplicité et de tout contraste, matrice où naissent et s'engloutissent la multiplicité et le contraste, noyau innommable et signification.

Martin Buber, Judaïsme