- Que vois-tu ?
- J'ai mal aux yeux...
- Que vois-tu ?
- C'était il y a longtemps...
- Que vois-tu ?
- Tu n'en parleras à personne ? ...


Avant, entre nos maisons, il y avait une grande haie vive parsemée de passages aussi vastes que des portiques. On s'allongeait dans l'herbe dessous pendant des heures, il me racontait des histoires, il disait les travaux à accomplir, il projetait ma prochaine visite, il promettait l'éblouissement et sa voix qui me faisait chavirer je l'entends toujours dans le secret de ma tête.

Maintenant il ne dort presque pas, un peu cependant, à chaque fois qu'il le peut, mais surtout pas lorsque la nuit s'en va et avant que le jour soit complètement levé, ces trop courtes heures où il cherche à recueillir le plus possible la faible rosée du matin.

Tant d'arbres sont morts, les haies vives, les vivaces et l'herbe, en premier.

Dans la grande serre les étagères sont couvertes de lourdes caisses, toutes d'un même modèle : de fins tiroirs superposés, dans chaque tiroir des casiers, dans chaque case des graines. D'autres étagères sont remplies de livres, de registres, tous très bien tenus, répertoriant le contenu des grandes caisses ; les noms, les lieux et les modes de culture.

Il a fermé l'angle ouest de la serre, en a fait une petite serre dans la grande serre, un réduit, une minuscule survivance où il amène à maturité toutes les plantes qu'il peut encore trouver ou celles qu'on lui apporte. Le moment venu il ne garde que les graines, les bulbes, les rhizomes et la plante morte, elle, se décomposera, nourrira d'autres plantes qui rempliront d'autres cases.

En attendant.

Sa voix chuchote à mon oreille les noms des mondes perdus.